L'Anti-Justine de Restif de la Bretonne : notice bibliographique par Helpey, dit le Bibliographe Poitevin (alias Louis Perceau)
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NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE (*)
L'Anti-Justine est un ouvrage inachevé, et, bien qu’on en connaisse plusieurs exemplaires, datés de 1798, un ouvrage demeuré en quelque sorte inédit jusqu’à la première réimpression qu’on en fit 11en 1863.
Avant d’entreprendre l’histoire de ce roman singulier, il est nécessaire d’en faire la bibliographie et surtout de décrire minutieusement l’édition originale.
(1re édition, 1798). — L'Anti-Justine ou Les Délices de l’Amour. Par M. LINGUET, av. au et en Parlem. — « Casta placent Superis. — Manibus puris sumite [cunnos] ». — Avec LX Figures. — Première partie. — Au Palais-royal, chez feue la veuve Girouard, très-connue. 1798. (Bibliothèque Nationale. Cote : Enfer 492).
Un volume in-8, relié en veau marbré aux armes de Louis XVIII, avec pièce verte au dos et tranches marbrées. On trouvera plus loin les fac-simile des titres de la première et de la seconde parties (1). Cet exemplaire a été entièrement remonté dans le format in-8, l’ouvrage étant primitivement in-24.
Partout où la Table indiquait pour la première partie l’emplacement d’une gravure, on a ajouté une feuille blanche avec une fenêtre, et une feuille de papier de soie, placée soit à gauche, soit à droite, pour éviter les maculatures de la gravure. Il y a ainsi trente-huit fenêtres, pour la première partie, et deux pour la seconde, face aux pages 208 et 211. Une troisième fenêtre, placée après la dernière feuille, contient une gravure de Binet, décente, et qui n’a aucun rapport avec l’ouvrage. Deux des fenêtres de la première partie, face aux pages 56 et 83, sont occupées par deux dessins originaux à l’encre de chine, obscènes, et correspondant aux deux descriptions des gravures 15 et 21 de la Table placée à la fin de la première partie.
Aucun des bibliographes qui ont examiné le précieux volume de l’Enfer n’ont remarqué une chose importante : c’est que toutes les fenêtres ont été occupées par une gravure ou par un dessin, ainsi qu’on peut le constater pour chacune aux quatre coins, où se voient nettement les traces du collage. Les deux gravures conservées sont également collées aux coins. Il est donc probable qu’il y eut quarante dessins d’exécutés : trente-huit pour la première partie (dont il n’en reste que deux), et deux pour la seconde.
Nous avons, pour la première fois, reproduit exactement l’ordre de l’édition originale pour les Préfaces, Tables et Parties. Les précédentes réimpressions avaient en effet arbitrairement déplacé la description des estampes et changé la place du titre de la deuxième partie. Voici d’ailleurs comment se présente l’exemplaire de l’Enfer :
Page 1. — Titre de la première partie.
Page 2. — Au verso du titre : Avertissement (sans titre) : Quelle excuse peut…
Page 3. — Préface (sans titre) : Personne n’a été plus
Page 5. — Chapitre I.
Page 195. — Sujet des estampes.
Page 202. — Table des chapitres.
Page 203. — Après la Table : Épilogue de la première partie.
Page 204. — (Blanche).
Page 205. — Titre de la deuxième partie.
Page 206. — Au verso du titre : Avertissement (sans titre) : Je suis parvenu…
Page 207. — Chapitre XXXIX.
Page 252. — La seconde partie s’arrête au milieu d’une phrase.
C’est en effet, tout ce qu’il y a eu de tiré. Nous verrons plus loin pourquoi l’ouvrage est resté inachevé.
L’exemplaire de l’Enfer contient en outre, après la page 252, deux feuilles d’épreuves portant des corrections manuscrites de Restif, les feuilles i et j (pages 145 à 180). En se reportant au tirage définitif de ces feuilles, on constate que les corrections ont bien été effectuées.
L’ouvrage entier, ou du moins ce qu’on en connaît, se compose donc de quatorze feuilles, chiffrées de A à N, et composées alternativement de douze et six feuillets, soit sept feuilles à vingt-quatre pages et sept à douze pages.
Cet exemplaire aurait figuré dans la bibliothèque du comte de La Bédoyère (2), selon Guillaume Apollinaire. Mais peut-être y a-t-il là une confusion avec un autre exemplaire, qui figura dans la collection Cigongne, fut vendu au duc d’Aumale, puis à un riche anglais (M. Henkey ?) et enfin cédé en 1862 pour 1500 francs à un collectionneur américain (3). (Bibliographie Gay, 2e édition, 1864).
L’Enfer de la Bibliothèque Nationale possède trois autres exemplaires brochés de l’Anti-Justine, sous les cotes 493, 494 et 495. Tous trois étaient incomplets, mais le 495 a servi à compléter le 493. Il manque donc la feuille F (p. 97 à 108) au 494, et les feuilles E, F et G (p. 73 à 132) au 495.
Une dernière particularité. A la page 30, la ligne de tête a été placée par erreur au bas de la page.
En somme on ne connaît que cinq exemplaires de l’Anti-Justine (dont deux incomplets), et non six, comme on l’a avancé à la légère.
(2e édition, 1863). — Une première réimpression fut faite, d’après une copie manuscrite, en 1863, en 2 vol. in-16 de 127 et 159 pages ; avec 12 lithographies médiocres. Selon la Bibliographie Gay (2e édition, 1864), on a supprimé ou modifié dans cette édition les passages anti-religieux. C’est ainsi que les Grâces adressées à Marie deviennent une Invocation à Vénus.
(3e édition, 1864). — L’Anti-Justine ou Les Délices de l’Amour, par Rétif de La Bretonne. Nouvelle édition sans suppressions, conforme à celle originale de 1798. « Casta placent superis : manibus puris sumite cunnos ». — 1798-1864.
Un volume in-12 de x + 260 pages, sur Hollande, avec 6 gravures libres. Édition Poulet-Malassis.
(4e édition, 1866). — L’Anti-Justine ou Les Délices de l’Amour, par Rétif de La Bretonne. Nouvelle édition sans suppressions, conforme à celle originale de 1798. Tome premier. Amsterdam, 1798-1864.
Contrefaçon de l’édition de 1864, parue vraisemblablement un peu plus tard, vers 1866. Deux parties de VIII-114 et 166 pages, sur papier vergé. Avec 6 figures libres, retirage sur Chine des figures de 1864. La Préface est constituée par la notice publiée en 1854 par Monselet, dans Rétif de La Bretonne, sa vie et ses amours.
Le texte de Monselet y est augmenté de ces lignes intéressantes, où l’on retrouve l’origine de tous les renseignements fournis par la suite par les bibliographes de l’Anti-Justine :
À la note bibliographique qu’on vient de lire, nous pouvons ajouter quelques renseignements.
L’exemplaire sur lequel M. Charles Monselet a fait sa description appartenait à M. le comte de La Bédoyère. Il ne figurait pas dans sa dernière bibliothèque.
M. Cigognes possédait un exemplaire de l’Anti-Justine, qui s’est trouvé compris dans la vente de ses livres au duc d’Aumale. Un agent du prince l’a cédé à un riche anglais demeurant à Paris, connu pour acquérir ce qui se rencontre de superlatif en curiosités érotiques. Cet amateur n’a pas hésité à payer 2000 francs ce petit volume, en simple demi-reliure, mais non rogné.
On a donné, il y a deux ou trois ans, à l’étranger, une édition informe de l’Anti-Justine, 2 vol. in-12, avec de mauvaises lithographies coloriées. Elle a été imprimée sur le manuscrit d’un copiste qui a pris beaucoup de peine à concilier ses principes religieux avec son goût pour la littérature obscène, en tronquant, falsifiant et même supprimant les passages impies de la seconde partie du livre.
Nous réimprimons pour la première fois dans son intégrité le texte de cette production exorbitante.
(5e édition, 1868). — L’Anti-Justine ou Les Délices de l’Amour, par Rétif de La Bretonne. Nouvelle édition sans suppressions, conforme à celle originale de 1798. « Casta placent superis : manibus puris sumite cunnos ». Amsterdam. Chez de Kiek.
La Bibliographie Gay (4e édition, 1894) dit que cette édition a été faite à Bruxelles. C’est un vol. de iv + viii + 166 pages, sur vergé de Hollande Van Gelder. Les figures de 1866 sont tirées sur Chine, mais réduites.
(6e édition, 1870). — La Bibliographie Gay cite une autre édition s. l. (Bruxelles), avec 16 lithographies médiocres, que je place à 1870.
(7e édition, 1872). — Une édition était annoncée à paraître par le catalogue clandestin de Vital-Puissant, en mai 1871, en un volume in-18, papier vergé et grand papier, avec gravures. Il est possible qu’elle n’ait pas vu le jour, mais je crois utile de la mentionner ici.
(8e édition, 1876). — La Bibliographie Gay cite une édition sans date (Bruxelles, J. Gay), in-16, sur papier vergé, sans gravures. Cette édition ne figurant pas au catalogue clandestin de Gay, publié en mai 1875, est donc postérieure à cette date. Je la place à 1876.
(9e édition, 1892). — Encore une édition citée par la Bibliographie Gay (1894), soit avec le texte seul, soit avec 38 eaux-fortes conformes aux descriptions des gravures données par
Restif. Elle était encore annoncée dans un catalogue clandestin de 1907, au prix de 25 francs sans gravures, en 1 vol. in-18, sur beau papier vergé anglais, et de 80 francs avec les 38 figures.
(10e édition, 1910). — Édition annoncée par un catalogue clandestin de 1912. Un fort vol. in-8 sur papier vergé. Ce doit être celle que cite Guillaume Apollinaire (L’Enfer de la Bibl. Nat., 1913), sous la rubrique : Imprimerie Edwards Keene and C° London. Elle est, dit-il, pleine de fautes d’impression. C’est un petit in-8, de 395 pages, avec la couverture imprimée.
(11e édition, 1923). — (Restif de La Bretonne). L’Anti-Justine ou Les Délices de l’Amour, par M. Linguet, av. au et en Parlem. « Casta placent Superis. Manibus puris sumite [cunnos] ». À Paris, au Clos Bruneau, à l’Enseigne de la Gargouille.
Un volume in-12 de 278 pages, avec la reproduction en héliogravure des 6 figures de 1864. Tirage sur papier bouffant. Il y eut 140 exemplaires sur pur fil des papeteries de Voiron. Pour le texte, cette édition reproduit celle de Poulet-Malassis. Elle est précédée d’une remarquable étude de Sylvestre Bonnard, montrant que l’Anti-Justine est, au même titre que Monsieur Nicolas, les Posthumes et les Revies, une autobiographie de Restif.

C’est en 1811 qu’il est, pour la première fois, question de l’Anti-Justine dans une vie de Rétif, due à Cubières de Palmazeaux. Cubières publiait un ouvrage posthume de Restif de La Bretonne : Histoire des compagnes de Maria, ou Épisodes de la vie d’une jolie femme, en trois volumes, dont le premier était entièrement occupé par la vie de Restif.
Cubières, qui dit tenir ses informations de Restif lui-même, dont il avait été l’ami, donne de précieux renseignements sur la façon dont celui-ci composa ses ouvrages et sur les sommes qu’ils lui avaient rapporté. Il est ainsi amené à écrire ceci :
Forcé, par sa ruine opérée par les paiements des assignats, de suspendre ses impressions, il composa (4), sans les imprimer, les Lettres du Tombeau, l’Enclos et les Oiseaux, les Mille et une Métamorphoses, les Rêveries, et une Anti-Justine qu’il avait dessein de supprimer entièrement.
On doit tenir ce renseignement comme exact, car Restif le confirme dans une lettre datée du 8 germinal an VI (28 mars 1798), et qui ne fut publiée qu’en 1883 (5). Elle est adressée au citoyen et à la citoyenne Fontaines, place de la Liberté, à Grenoble :
Je laisserai trois ouvrages : L’Enclos ou les Oiseaux, les Lettres du Tombeau ou Lettres posthumes, et les M et I Développemens. Je ne parle pas d’une autre bagatelle, que je supprimerais en tout état.
S’il ne parle pas des Rêveries (faut-il lire les Revies ?), Restif cite exactement les mêmes ouvrages que Cubières, et il est évident que sa dernière phrase vise l’Anti-Justine.
Donc, à fin mars 1798, Restif était décidé à supprimer l’Anti-Justine. Il en faut conclure qu’elle était entièrement écrite alors, puisque Cubières en parle comme d’un ouvrage composé et que Restif lui-même le laisse entendre. Il est évident qu’il a reculé devant le scandale, mais pour quelles raisons ? Nous l’examinerons tout à l’heure.
Pour l’instant, deux questions se posent, auxquelles il convient de répondre.
1° Qu’est devenu le manuscrit ? 2° N’y eut-il d’imprimé que le fragment connu ?
Il y a de sérieuses raisons de penser qu’on ne retrouvera jamais le manuscrit de l’Anti-Justine. On sait (6) que la femme et les filles de Restif conférèrent, après sa mort, tous ses manuscrits à Sébastien Mercier, l’auteur du Tableau de Paris, avec mission de les éditer. Mercier mourut neuf ans plus tard, sans avoir rien publié, et les manuscrits de Restif, légués avec les siens à un nommé Lallement, furent brûlés vers 1819 par ce dernier. En admettant que Restif n’ait pas détruit lui-même le manuscrit de l’Anti-Justine, il est donc probable qu’il fut détruit avec les autres, en 1819, par Lallement.
Il faut ici réfuter une légende qui veut que Restif ait composé l’Anti-Justine à la casse, sans manuscrit. Cette affirmation a été fréquemment répétée, mais je la crois inexacte. C’est à Monselet (7) que nous la devons :
Restif, dit-il, a composé sans doute l’Anti-Justine à la casse, dans le silence de sa pauvre petite imprimerie.
Restif a raconté qu’il avait ainsi composé à la casse, sans manuscrit, toute la Fille Naturelle. Il est vrai qu’il a dit ailleurs qu’il écrivit ou esquissa ce livre avant de le composer. En fait, il semble bien que ce procédé d’improvisation à la casse, sans manuscrit, n’ait été employé par lui que pour des notes, et quelques parties des tomes XI et XII de Monsieur Nicolas. Rien n’autorise à dire qu’il agit ainsi pour l’Anti-Justine.
Maintenant, il faut répondre à la seconde question : N’y eut-il d’imprimé que le fragment connu de l’Anti-Justine ? Et d’abord, signalons, contrairement à certaines affirmations, que l’ouvrage fut bien tiré et que les cinq exemplaires connus ne sont point constitués par des épreuves. On a vu que l’exemplaire le plus complet de l’Enfer contenait deux feuilles d’épreuves reliées à la fin, et que les corrections portées sur ces feuilles par Restif avaient bien été faites sur les feuilles correspondantes du début. On se trouve donc en présence d’un tirage définitif, et non d’épreuves tirées à la brosse ou au taquoir.
Après la Table de la première partie, Restif s’exprime ainsi :
J’ai longtemps hésité si je publierais cet ouvrage posthume du trop fameux avocat Linguet (8). Tout considéré, le casssement déjà commencé, j’ai résolu de n’en tirer que quelques exemplaires, pour mettre deux ou trois amis éclairés et autant de femmes d’esprit, à portée de juger sainement le bon effet, et s’il ne fera pas autant de mal que l’œuvre infernale à laquelle on veut le faire servir de contre-poison. Je ne me suis pas assez dépourvu de sens, pour ne pas sentir que l’Anti-Justine est un poison ; sera-ce le contre-poison de la fatale Justine ? Voilà ce que je veux consulter à des hommes, à des femmes, désintéressés, qui jugeront de l’effet que le livre imprimé produira sur eux et sur elles… Jugez-le, mes amis, et craignez de m’induire en erreur. L’Anti-Justine aura VII ou VIII parties comme celle-ci (9).
Il n’y a là, sans doute, qu’un artifice d’auteur. Si cette affirmation était vraie, on ne s’expliquerait pas pourquoi Restif aurait commencé à tirer les premières feuilles de la seconde partie. En fait, il était de mode alors de publier deux parties en un seul volume, et l’on peut avancer que Restif, qui avait commencé la composition de ces deux premières parties, était en train de procéder au tirage, lorsqu’une circonstance vint le contraindre à l’interrompre. Il détruisit alors tout ce qui était déjà tiré, à l’exception de quelques exemplaires communiqués, soit après avoir été brochés, soit en bonnes feuilles, à plusieurs personnes et qui sont ceux qui nous ont été conservés.
Élucidons d’abord un point. Dans sa lettre du 28 mars 1798, Restif parle d’une « bagatelle » qu’il a dessein de supprimer. Je ne crois pas qu’à ce moment-là il avait commencé à imprimer l’Anti-Justine. C’est aussitôt après, et poussé par la nécessité, qu’il a dû s’y mettre. Pour un typographe habile comme lui, six semaines étaient largement suffisantes pour composer les deux premières parties et les tirer. C’est, en effet, au mois de mai 1798 que je place la destruction des feuilles tirées et la distribution de la composition.
Ce n’est sans doute là qu’une hypothèse, mais je la crois bonne et voici pourquoi.
On a pensé depuis longtemps que Restif appartint à la police sous l’ancien régime, et c’est maintenant un fait acquis. M. Léonce Grasilier (10) a pu établir d’autre part, à l’aide de documents d’archives, qu’il fut réintégré dans les cadres de la police, sous le Directoire, lors de la seconde réorganisation des services. Il fut alors attaché à la 2e section de la 2e direction, c’est-à-dire à la police secrète, comme premier sous-chef, aux appointements de 4000 livres. La 2e direction avait en particulier dans ses attributions l’interception de la correspondance anti-révolutionnaire, c’est-à-dire le Cabinet noir.
Or, c’est en mai 1798 que l’auteur de l’Anti-Justine fut réadmis dans les cadres de la police, son traitement lui étant acquis rétroactivement depuis le 1er janvier.
Restif, perpétuel besogneux, écrit à Grenoble, le 28 mars 1798, qu’il possède une « bagatelle » vouée à la destruction. Le besoin aidant (11), il se décide à en faire argent et commence l’impression et le tirage de l’Anti-Justine. Mais six semaines plus tard, nommé sous-chef de bureau à la police secrète et délivré des soucis matériels, il renonce à ce projet dangereux et détruit aussitôt les feuilles de son livre.

Je n’entrerai pas ici dans les rapprochements bibliographiques qui font de l’Anti-Justine un complément obscène de Monsieur Nicolas. Tout a été dit à ce sujet, et bien dit, dans la remarquable notice de Sylvestre Bonnard, placée en tête de la précédente réimpression de ce roman singulier. J’y renvoie donc le lecteur.
J’ai voulu seulement rétablir la vérité sur l’édition originale de l’Anti-Justine. L’exemplaire de l’Enfer porte, sur la page de garde, face au titre, cette note manuscrite, qui contient plusieurs des affirmations reproduites un peu à la légère par certains bibliographes :
Cet ouvrage extrêmement licencieux est de Restif de La Bretonne, et cet exemplaire, peut-être unique, est précieux en ce qu’il contient des dessins originaux, et deux feuilles en épreuves corrigées de la main même de l’auteur.
M. de Palmézeaux, éditeur d’une histoire des compagnes de Maria ou épisodes de la vie d’une jolie femme, ouvrage posthume de Restif de La Bretonne, 3 volumes in-12, annonce, page 36 du premier, que Restif de La Bretonne avait composé une Anti-Justine, mais que son intention avait été de ne la point imprimer et de la supprimer.
L’annonce n’est donc pas exacte, et l’existence de cet exemplaire en est la preuve. L’ouvrage, à la vérité, n’est pas complet ; mais il paraît à peu près certain, d’après les recherches qui ont été faites à ce sujet, qu’il n’y a eu d’imprimé de l’Anti-Justine que ce que contient ce volume-ci, et qu’il n’y a pas eu non plus d’autres dessins de faits que ceux qu’il renferme.
On sait que Restif de La Bretonne a imprimé lui-même plusieurs de ses ouvrages, et vraisemblablement celui-ci est du nombre.
Mes conclusions sont quelque peu différentes. Certaines sont basées sur des faits, et les autres sont des hypothèses plausibles. Je les résume ainsi :
1° Restif a écrit, avant mars 1798, les sept ou huit parties de l’Anti-Justine.
2° Il en a commencé l’impression en mars ou avril.
3° Au mois de mai, quand il fut réintégré dans la police, il avait déjà tiré toute la première partie et trois feuilles de la seconde. Il a aussitôt détruit les feuilles tirées.
4° Les trente-huit figures décrites ont bien été dessinées pour la première partie, ainsi que deux pour la seconde. Deux seulement nous ont été conservées.
5° Les trois exemplaires incomplets de l’Enfer — ainsi que l’exemplaire parti en Amérique — proviennent sans doute d’amis de Restif à qui ce dernier avait communiqué les bonnes feuilles de son ouvrage.
6° L’exemplaire complet de la cote Enfer 492, est probablement un exemplaire conservé par Restif, avec les dessins et deux feuilles de corrections. On peut penser que Mercier en a hérité et l’a légué à Lallement qui en a fait argent, si ce ne sont les héritiers de Restif ou Restif lui-même qui l’ont vendu.
7° Ce précieux exemplaire a dû rentrer à la Bibliothèque Royale (12) sous Louis XVIII, puisqu’il a été relié aux armes du roi. La note manuscrite de la page de garde émane vraisemblablement d’un conservateur de la Bibliothèque.

Une dernière remarque pour terminer. Aucune des réimpressions de l’Anti-Justine, pas même celle de Poulet-Malassis, qui se dit conforme à l’originale, ne reproduit le texte exact de la première édition. Les erreurs de lecture, les omissions de mots ou de phrases (13), les déformations de texte sont tellement nombreuses qu’on peut dire que l’ouvrage est, en beaucoup d’endroits, complètement défiguré.
Cette édition a l’ambition de reproduire, aussi exactement que possible, le texte original, et les épreuves ont été revues mot à mot sur l’exemplaire de l’Enfer. Sans doute serait-il prétentieux d’affirmer qu’il ne s’y est pas glissé d’erreurs, mais du moins sont-elles rares et peu importantes, s’il en est.
Il aurait été intéressant de reproduire fidèlement, et pour l’orthographe et pour la typographie, le texte de 1798, mais c’était là chose impossible. L’orthographe de Restif est si fantaisiste et sa typographie, avec l’abus des mots composés, des majuscules, de l’italique et des petites capitales, avec sa ponctuation bizarre, sa typographie est si rebutante, que nous avons préféré transcrire en orthographe moderne et composer selon les règles aujourd’hui admises en typographie.
Un simple collationnement de quelques pages choisies au hasard montrera à quel point cette réimpression diffère des précédentes. C’est, on peut l’affirmer, la première fois que le véritable texte sera mis sous les yeux des bibliophiles.
On n’oubliera pas, avant de juger l’Anti-Justine, que Restif l’écrivait après la soixantaine (14), et que ce polygraphe intempérant était incontestablement sincère, au point de s’illusionner lui-même dans ses vantardises amoureuses. Les physiologistes auront sous les yeux l’un des cas les plus typiques de graphomanie érotique, et les écrivains se poseront la question qu’on s’est déjà posée. Étant donné le ton de la première partie de l’Anti-Justine, on se demande comment Restif s’y serait pris pour soutenir l’intérêt jusqu’au bout, et jusqu’à quelles audaces sexuelles il serait monté pour aller ainsi « de plus en plus fort » jusqu’à la dernière partie.
L’Anti-Justine est un document précieux. Une édition correcte et exacte, réservée aux psychiatres, aux historiens, aux bibliophiles, devait être faite. C’est toute l’ambition que nous avons eue.
HELPEY,
bibliographe poitevin.
(*) Cette Notice Bibliographique se trouve placée en tête de l'édition publiée le bibliographe poitevin alias Louis Perceau (1883-1942) sous l'adresse : Ile Saint-Louis, De l'imprimerie de Monsieur Nicolas, s.d. [Paris, Maurice Duflou, 1929]. Cette édition de luxe imprimée à 350 exemplaires sur papier Alfax est illustré de 12 aquatintes signée Le Loup (artiste non précisé parfois identifié comme étant Jean-Adrien Mercier). Elle est de format in-8 (24 x 16,5 cm). Certains exemplaires ont les aquatintes en noir et d'autres les aquatintes coloriées à l'aquarelle au pochoir.
(1) On verra par ces reproductions des titres que l’Anti-Justine est un volume composé avec de vieux caractères et, en plus, mal imprimé.
(2) Guillaume Apollinaire, qui a rédigé, dans l’Enfer de la Bibliothèque Nationale (Paris 1913), l’article relatif à l’Anti-Justine, précise même qu’il y figurait en 1860. Je ne sais où il a pris ce renseignement, mais si l’exemplaire n’était entré à la Bibl. Nat. qu’après cette date, on ne s’expliquerait pas la reliure aux armes de Louis XVIII. Je crois plutôt qu’il est entré à l’Enfer sous la Restauration.
(3) On verra plus loin la version originale de ces divers échanges.
(4) Je crois que par composer il faut entendre ici rédiger.
(5) Lettres inédites de Restif de La Bretonne, pour faire suite à la collection de ses œuvres. Imprimé à Nantes, chez Vincent Forest et Emile Grimaud. 1883/
(6) P. L. Jacob. — Bibliographie et iconographie de tous les ouvrages de Restif de La Bretonne. Paris, 1875. Pages 406-407.
(7) Rétif de La Bretonne, sa vie et ses amours. Paris, 1854.
(8) L’attribution à Linguet ne manquait pas d’audace. D’abord Linguet s’appelait Simon-Nicolas-Henri, et non Jean-Pierre ; ensuite, guillotiné en 1794, il n’aurait pu parler de la Philosophie dans le Boudoir, publiée en 1795.
(9) Cette imprécision, je dois le reconnaître, va contre la thèse que j’ai soutenue plus haut, que l’Anti-Justine avait été écrite en entier.
(10) Rétif de La Bretonne inconnu. Paris. Margraff, 1927.
(11) Dans cette lettre aux époux Fontaines, il se plaint de sa pauvreté, et va jusqu’à parler de suicide. Dans une autre lettre du 25 avril, il continue ses lamentations. Dans une troisième lettre, non datée, mais postérieure, il dit que ses épreuves sont enfin terminées : « Me voilà donc plus heureux que je n’eusse osé l’espérer. »
(12) Les recherches effectuées à ce sujet à la Bibliothèque Nationale ont été négatives.
(13) Par exemple, la fin du chapitre XXXVI (une demi-page), a été omise dans toutes les précédentes réimpressions.
(14) Restif, né le 23 octobre 1734, à Sacy (Bourgogne), avait 63 ans et demi en mai 1798, alors qu’il imprimait le début de l’Anti-Justine. On sait qu’il mourut à Paris, le 3 février 1806, âgé de 71 ans passés.
Mis en ligne le 28 avril 2026 par Bertrand Hugonnard-Roche | Librairie L'amour qui bouquine









































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