"De la royauté en France." [Par M. de Bonald] [avril 1814] Ouvrage jamais publié ... enfin presque ! 20 exemplaires pour l'auteur, distribués à ses amis ?
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Les petites histoires de Bibliopolis
Regardez bien ceci car vous ne le verrez pas tous les jours !
"De la royauté en France." [Par M. de Bonald] [avril 1814]
Cette petit brochure au format in-8 de 24 pages, sans page de titre, n'a jamais été publiée ... ou plus exactement ... comme nous l'explique Félix de Lamennais dans une lettre adressée à son frère Jean le 23 juillet 1814 :
"[...] M. de Bonald avait fait un petit écrit intitulé De la Royauté en France ; ne voulant pas le publier sans autorisation, il l’a communiqué aux ministres, qui n’ont fait que des réponses vagues. M. de Bonald s’est alors décidé à supprimer ses réflexions. On en a tiré seulement vingt exemplaires, qui tous ont été remis à l’auteur. J’ai vu l’exemplaire d’épreuve, et l’ai lu avec intérêt. Je ne suis pas surpris que les idées qui y sont développées n’aient pas fait
fortune à la Cour. [...]
Bonald lui-même y fait une simple allusion dans une lettre adressée à Joseph de Maistre en date du 7 octobre 1814 :
"[...] J’avais écrit quelque chose sur ce sujet, à l’instant que le Sénat fit paraître son projet ; j’y annonçais, pour la Révolution française, une issue semblable à celle de la révolution d’Angleterre en 1688, si l’on s’obstinait à vouloir nous constituer. Des considération puissantes, des autorités respectables, me firent supprimer cet écrit. [...]
Un universitaire, Flavien Bertran de Balanda, a consacré une étude à cette brochure sous le titre : De la Royauté en France (1814). Autour d’un pamphlet inédit de Louis de Bonald : ressusciter la légitimité ? Il est le spécialiste actuel de l'œuvre de Louis de Bonald. Cette étude a été publiée dans la revue Nineteenth-Century French Studies Vol. 47, No. 3/4 (SPRING–SUMMER 2019), pp. 196-214 (19 pages).
Flavien Bertran de Balanda écrit :
"[...] Nul ne sait avec précision quelles furent ces “autorités” qui auraient découragé la publication du texte ; toujours est- il qu’il ne fut en effet jamais édité ni repris ultérieurement — contrairement à d’autres ayant connu un destin voisin — y compris dans ses Œuvres complètes. L’exemplaire d’épreuve cité par Lamennais a cependant survécu, et dormait jusqu’à présent dans un carton au contenu non classé des archives familiales du Monna. Il se présente sous la forme de vingt-quatre pages in-8 reliées [i.e. brochées ou plutôt cousues] par un point de couture, sans couverture, et annotées de la main de Bonald pour quelques corrections typographiques. On remarque l’absence de signature, renouant avec une habitude ancienne de semi clandestinité ponctuelle dont il use particulièrement en 1814–15. Le texte avait donc vocation à paraître anonymement, ce qui laisse penser que les “réponses vagues” des “ministres” ont plutôt été des conseils avisés et discrets venant de connaissances haut placées et en qui Bonald avait toute confiance, qu’une dissuasion officielle. Afin de juger de son caractère potentiellement intempestif, il serait judicieux d’interroger le contexte intellectuel de sa production, d’abord, en le replaçant dans la pensée et le programme bonaldiens ; ce qui nous mènerait, ensuite, à tenter de déterminer le degré d’utopie qu’il renferme, pour en revenir logiquement, enfin, à la question brûlante qu’il soulève: celle d’une légitimité dont la redéfinition métaphysique et pratique est bel et bien alors au cœur des débats. [...]"
Nous passerons ici sur le contenu purement textuel et politique de ce pamphlet (décrit comme tel par Flavien Bertran de Balanda) pour nous intéresser à l'aspect matériel de ce document.
Lamennais précise qu'il a tout de même été imprimé 20 exemplaires tous remis à l'auteur. Ce que ne précise pas Flavien Bertran de Balanda c'est que l'exemplaire d'épreuve qu'il a consulté n'a pas de page de titre, et pour cause puisqu'il n'a pas été officiellement publié chez un libraire ou même anonymement.
Notre exemplaire comme vous pouvez le constater a été relié. Il a donc été rogné et ne possède plus ses belles marges d'origine. Il possède bien ses 24 pages avec en tête de la première page un simple titre courant : DE LA ROYAUTE EN FRANCE. Le tout imprimé en lettres capitales entre deux filets (un double filet mince en haut et un court et simple filet en dessous).
Une main a écrit à la plume à l'époque : Par M. de Bonald.
Cette main nous la connaissons. Et ce n'est pas n'importe laquelle.
Il s'agit de l'écriture autographe d'Anne Henri Cabot, vicomte de Dampmartin (1755-1825).
Arrêtons-nous un instant sur Dampmartin.
Né à Uzès en 1755, Anne Henri Cabot, vicomte de Dampmartin, eut une vie aussi mouvementée qu’érudite, marquée par les armes, les lettres et l’exil. Destiné à l’Église, il s’en détourne pour la carrière militaire, gravissant les échelons jusqu’au grade de capitaine dans la cavalerie royale, tout en s’illustrant par des essais littéraires qui lui valent une place à l’Académie de Nîmes. Témoin et acteur de la tourmente révolutionnaire, il s’exile après avoir tenté en vain de faire protester ses troupes contre les violences du 20 juin 1792, et rejoint l’armée des émigrés. Réfugié en Hollande puis à Berlin, il enseigne le français, publie un Précis de littérature à l’usage des dames (1795), rédige la Gazette française et devient précepteur des fils illégitimes de Frédéric-Guillaume II, jusqu’à sa disgrâce à la mort de ce dernier. De retour en France sous le Consulat, il compose son grand œuvre historique La France sous ses rois (1810), qui attire l’attention de Napoléon : celui-ci le nomme censeur impérial, puis conseiller au Conseil des prises. Député du Gard en 1813, Dampmartin s’illustre par des prises de parole en faveur de réformes sociales et militaires. Fidèle à la monarchie restaurée, il devient bibliothécaire au dépôt de la guerre sous Louis XVIII. Officier de la Légion d’honneur et chevalier de Saint-Louis, il meurt à Paris en 1825. Son œuvre, composée notamment de Mémoires sur divers événements de la révolution et de l’émigration (1825), offre un témoignage précieux sur les bouleversements de son temps, mêlant regard historique, engagement politique et goût des lettres.
Alors comment savons-nous que cette écriture est celle de Dampmartin ? L'exemplaire qui nous est parvenu était relié à l'époque en plein cuir au milieu d'autres pièces de circonstance de l'année 1814. Le volume était malheureusement dans un état de conservation déplorable, la reliure ayant beaucoup souffert, presque entièrement détruite et non restaurable en l'état. L'ex libris de Dampmartin était présent dans le volume.
La brochure "De la royauté en France" était reliée à la suite d'un autre écrit de Bonald intitulé : "Encore un mot sur la liberté de la presse. Par M. de B***** [Dampmartin a ajouté le nom de Bonald à la plume], à Paris, à la Société Typographique, Place Saint-Sulpice, n°6, 1814, en 25 pages sans compter cette fois une page de titre officielle avec fleuron de titre "aux armes de France".
Le volume en question contenait en outre plusieurs autres brochures toutes sur le même sujet à savoir la monarchie. On y trouvait notamment l'édition originale rare (premier tirage) du De Buonaparte et des Bourbons de Chateaubriand (1814), ainsi qu'une autre petite brochure très rare intitulée : Du Sacerdoce, ou Fragment d'un ouvrage publié à Londres par M. de Chateaubriand. Nous passerons les autres sous silence pour le moment.
Pour résumer, la brochure de Bonald intitulée "De la royauté en France", imprimée à seulement 20 exemplaires, sans titre, dont les exemplaires ont été remis à Bonald, s'est retrouvée reliée dans un exemplaire de la bibliothèque de Dampmartin. On peut donc supposer que Bonald en aura fait don à quelques amis proches, dont était Dampmartin. On ne connait pas de lien avéré (correspondance ou document) entre Bonald et Dampmartin.
Evidemment cette brochure n'ayant été déposée nulle part de manière légale, elle est absente des catalogues de bibliothèques (Bnf, CCfr). Jusqu'à temps qu'on en découvre un autre exemplaire ! Peut-être celui de Chateaubriand qui sait ?
Voilà. C'était une petite histoire comme il en arrive parfois quand on s'intéresse aux livres qui nous passent par les mains.
Je contacterai prochainement Flavien Bertran de Balanda pour lui faire part de cette "petite" découverte. [je viens d'apprendre - 29 mai 2026 - que Monsieur Flavien Bertran de Balanda est décédé en janvier 2022 à l'âge de 43 ans]
En tous cas cette petite aventure me conforte dans l'idée que le hasard peut nous mettre parfois sur le chemin de l'introuvable ... de l'improbable. Je ne désespère donc pas de trouver un jour l'édition de 1725 des Lettres de la marquise de Sévigné à sa fille Madame de Grignan ... mince plaquette mythique que vous pouvez admirer actuellement dans une exposition sur Madame de Sévigné (400 ans de sa naissance) au Musée Carnavalet à Paris.
Bonne journée,
www.lamourquibouquine.com livres rares




















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