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Les (ultimes) jérémiades de Rétif de la Bretonne ...

... in Conclusion où il n'est question que de l'Auteur, le 14 Messidor, an 8 (texte imprimé placé à la fin de la très rare cinquième édition du Pied de Fanchette ou le Soulier couleur de rose (Paris, chez Cordier et Legras, imprimeurs-libraires, An VIII). Notes personnelles ...




Page de titre de la troisième partie de la cinquième édition du

Pied de Fanchette. A Paris, chez Cordier et Legras, imprimeurs-libraires,

rue Galande, N°50, AN VIII (1800)



Voici les uniques notes personnelles ajoutées par Rétif de la Bretonne dans la troisième partie de la cinquième édition du Pied de Fanchette publié en l'an 8 (1800) chez Cordier et Legras, imprimeurs-libraires, rue Galande, n°50. Cette édition était très rare et il nous a semblé utile de reproduire ces jérémiades rétiviennes jusque là restées peu connues du public. En cette année 1800 Rétif de la Bretonne semble être plus que jamais dans une situation financière et morale difficile. Il fait état de ses problèmes dans ces trois notes. Il semble que ses accès paranoaïques soient à leur comble et qu'encore une fois tout se ligue contre lui, auteur méprisé et vieillissant. En 1800 Rétif de la Bretonne est âgé de 66 ans. Il mourra le 3 février 1806 au 16 rue de la Bûcherie à Paris, dans le plus grand dénuement. La première et longue note présentée ci-dessous, comme il est explicitement imprimé par Rétif de la Bretonne, sert de Conclusion à cette cinquième et ultime édition du Pied de Fanchette.




 Conclusion où il n'est question que de l'Auteur, le 14 Messidor

an 8 (3 juillet 1800). (Il a composé cet Ouvrage en 1768.) (1)



Un rien, un accident prévu, porte dans l'âme la douleur et le découragement. Ce qui m'arrive aujourd'hui n'est rien : c'était un avantage non attendu : hier encore, je disais tranquillement : Il faut que j'use de ma carte d'entrée aux spectacles (2) ; je ne l'aurai peut-être pas long-temps .... Je la perds, et j'ai l'âme troublée !.... C'est qu'elle m'est retirée par un scélérat perfide, qui m'ayant enlevé mon occupation, achèvera de me faire perdre considération et appointemens. Infortuné vieillard ! fait pour la liberté, et qui ne peux vivre que dans l'esclavage ! ta timide défiance de toi-même, ton inactivité pour tout ce qui demande que tu te mettes en avant, te perdra ! Dans une foule, tu as toujours été le dernier : tu admirais l'audace ou l'adresse de ceux qu'on ne peut écarter, à la porte même des spectacles. Dans les sections, quand il y en avait, tu te tenais toujours à l'écart ! Jamais tu ne t'es présenté ! Les autres seuls t'ont porté ! Ce sont les autres qui ont apprécié tes ouvrages ; qui ont dit au monde que tu valais quelque chose. O mon pauvre Nicolas ! tu voudrais être encore plus âgé que tu ne l'es, pour te cacher dans le tombeau !.... Tu vas tout perdre ! Que deviendras-tu à-présent, sans secours, sans appointemens ? Vieillard infortuné ! tes ouvrages à publier (3) sont méprisés, avant d'être connus ! Que deviendras-tu tout-à-l"heure, puisque bientôt tu n'auras plus de faculté pour travailler ? Tu es perdu ! Le désespoir va te conduire au tombeau !.... Tu as des pressentimens toujours vrais : jamais ils ne t'ont trompé !.... Je suis perdu !.... Il existe une faction encore, semblable à celle qui agit contre moi à l'Institut national (4) ; faction obscure, invisible, et qui ne se fait sentir que par les coups assurés qu'elle porte .... Je suis au désespoir pour un rien ! pour l'enlèvement d'une carte ! D'où vient donc es-tu accâblé ? C'est que cet enlèvement est un indice assuré d'un discrédit complet, et du pouvoir de l'intrigant qui t'écrase !.... O pauvre Nicolas ! qui t'a donc adjoint à un Dauphinois (5) ! qui t'a malheureusement accouplé avec un scélérat ? C'est le sort barbare, qui t'as toujours poursuivi ! L'intrigant M*** (6), qui dura si peu après toi, a suffisamment duré pour faire cet amalgame infame de l'intrigue avec la simplicité timide, plutôt que de l'incapacité !.... Sans le public, te serais-tu douté, hélas ! que tu avais du mérite !....


(Deux ans après.) (7)


Ce péril est passé comme un songe. Un ami m'a sauvé (8). Mais à ce premier péril en succède un autre aujourd'hui. Je suis sans appui (9). Qui me sauvera ? Un intrigant d'une espèce nouvelle m'attaque, et porte contre moi une accusation enfantine (10) ; mais toute inculpation est dangereuse, lorsqu'on est sans appui ! Echapperai-je à ce nouveau danger ? Je l'ignore. Il ne suffit pas de s'observer ; la calomnie sait qu'elle ment. Aussi l'on n'a pas avec elle la ressource de ne plus tomber en faute : aussi est-elle désespérante. C'est le cas où se trouve aujourd'hui, à 67 ans, moi, le vieillard Nicolas, chargé de quatre petits-enfans !.... Je fais ici cette quérimonie, pour soulager ma douleur en l'exprimant.

Vous que les ouvrages d'un Auteur amusent, sachez qu'il ressemble à l'esclave nègre, qui va fabriquer le sucre en souffrant les coups, en supportant les travaux, en s'abreuvant de douleur !....


(1) Cette note est placée à la fin de la troisième partie. Le Pied de Fanchette a paru pour la première fois en 1769.


(2) Rétif de la Bretonne adorait assister aux spectacles et ce depuis sa venue à Paris dans sa jeunesse d'auteur en devenir.


(3) Rétif publiera encore plusieurs ouvrages : les Nouvelles contemporaines, ou Histoires de quelques femmes du jour (en 1802) ; Les Posthumes, lettres reçues après la mort du mari, par sa femme qui le croit à Florence, par feu Cazotte (en 1802)


(4) L'Institut national ne veut pas de Rétif de la Bretonne. En 1796, Louis-Sébastien Mercier tente de le faire admettre dans la section littérature de l'Institut national. Mais sa proposition échoue, en dépit du soutien de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, au prétexte qu'il « a du génie, mais il n'a pas de goût », selon le président de séance. Sur les instances de Mercier, il adresse alors une lettre au directeur Carnot. En réponse, trois des cinq directeurs, Carnot, Reubell et Barras signent le 23 vendémiaire (14 octobre) un arrêté lui allouant, à défaut des 1 500 livres d'indemnité des membres de l'Institut, une aide de cinq livres de pain par jour. Rétif gardera de cet échec une rancune tenace envers Mercier et l'institution.


(5) Qui était ce Dauphinois scélérat ?


(6) Qui était l'intrigant M*** ?


(7) Il doit s'agir ici d'une coquille et il faut lire Deux mois après et non Deux ans après.


(8) Quel est cet ami qui l'a sauvé ?


(9) Rétif a perdu ses appuis. Quels étaient-ils alors ? En 1797, il participe à un concours ouvert par l’assemblée administrative de l’Allier et se voit nommer au poste de professeur d’histoire à l’école centrale de Moulins le 14 floréal an VI. Mais, ayant obtenu le 20 avril 1798, grâce à Fanny de Beauharnais, un poste de premier sous-chef à la deuxième section de la deuxième direction, « traducteur de langue espagnole », au ministère de la Police générale, section des lettres interceptées, c'est-à-dire le Cabinet noir, rémunéré 333,68 francs par mois et 4 000 francs par an, il reste à Paris. Toutefois, sous le Consulat, son service est supprimé, et il perd son emploi le 24 prairial an X, même s’il touche son traitement jusqu’au 12 août. Privé alors de ressources, il obtient le secours de Fanny de Beauharnais, qui tente de lui trouver une nouvelle place – elle écrit au préfet de Charente-Maritime. Le 2 juillet, les Posthumes et quelques feuilles imprimées de L'Enclos des oiseaux sont saisis chez lui ; les Posthumes n'en sont pas moins publiées quelque temps plus tard, probablement grâce à Fanny de Beauharnais. La même année paraissent les Nouvelles Contemporaines. Aidé jusqu'au bout par Fanny de Beauharnais, il sollicite à plusieurs reprises des secours officiels. Après une première demande en décembre 1802, il sollicite, le 8 mars 1803, une pension littéraire à Chaptal, ministre de l'Intérieur. Le 3 novembre suivant, il écrit au ministre de la Justice, Claude Ambroise Régnier : « Il fait froid et je n'ai pas de quoi me chauffer. » On ne lui accorde, le 22 décembre, qu'un secours de 50 francs, qu'il ne reçoit d'ailleurs que le 28 février 1804. Après une nouvelle demande de secours à l'attention de Louis Bonaparte, au début de 1805, il meurt dans la misère le 3 février 1806, au 16 rue de la Bûcherie à Paris, au terme d'une maladie qui, selon Michel de Cubières, ne lui permettait plus de marcher ni de tenir une plume. Ses restes sont inhumés le 5 février au cimetière de Sainte-Catherine.


(10) De quelle accusation s'agit-il ?


Nous donnons à la suite les deux autres notes "personnelles" présentes dans la troisième partie de cette cinquième édition du Pied de Fanchette (an 8, 1800) :


(51) P. 6. O Constance ! Tu suffirais seule pour le bonheur des Humains ! Pourquoi n'es-tu pas fille de la nature ?... Mais que dis-je ! la constance est la vertu des dieux : mortel ! elle peut te rapprocher de la divinité : conçois quel est son prix !


(58) P. 45. L'auteur n'a certainement pas à se plaindre de ce qu'on prend des sujets de pièces dans ses ouvrages : c'est une preuve de leur mérite : mais n'a-t-il pas le droit de se condouloir, de ce que des faquins, comme Laya, qui a pris son sujet dans les Fautes son personnelles ; de ce que Flins, qui a pris celui de sa meilleure pièce dans son Epiménide Grec ; de ce que Lachabeaussière, qui a puisé les Maris corrigés dans le II Partie de la Femme dans les trois Etats, roman qu'on va réimprimer en 3eme édition ; de ce que l'Auteur de la Madelon des Variétés-Montansier ; de ce que le jeune-homme dont on a donné hier 14 Messidor an 8 (3 juillet 1800), la Zoé, n'ont pas même eu la politesse de lui envoyer un billet de parterre ? C'est une monstruosité en morale, qui devient un plagiat, par l'affectation de se cacher. O tempore ! ô mores ! Et les jaloux qui se sont opposés à mon admission à l'Institut ne sont-ils pas servis à leur gré par ces plagiaires ?... On avait pris autrefois le sujet d'une pièce intitulée Julie, qui, je crois, est de Marin-Qu'es a quo, ancien secrétaire de la Labrairie, dans sa pauvre Ecole de la Jeunesse. Il ne réclama pas alors. Marin-Qu'es a quo, D'Hémeri, le commis Demaroles ; tous ces gens-là étaient en possession de voler ; ils y étaient autorisés. Mais aujourd'hui l'Auteur se plaint de tous les malhonnêtes-gens, même de ceux de l'Institut, auquel il a cinquante fois plus de droit que ceux qui l'en ont exclu. Ce qui est bien fait pour le dédommager de cette injustice, c'est la preuve qu'il peut donner que presque tout ce qu'il y a de gens de mérite en Europe l'appréciaent mieux que n'ont fait ces messieurs. Il a reçu plus de 60 lettres de tous les pays où ses ouvrages ont pénétré, adressées au Citoyen RESTIF-LABRETONE, membre de l'Institut national. Et certes, ce témoignage d'estime que reçoit ainsi l'Auteur, fait plus d'honneur à l'Institut, qu'il n'est lui-même dans le cas de lui en rendre.


Une autre note placée au bas de la page 45 de la troisième partie renvoie à la note 58, la voici :


(*) On a fait une pièce du Pied de Fanchette, aux Variétés Montansier. J'en ai vu hier (14 Messidor, an 8), une autre au théâtre Favart, tirée de mon histoire de Zoé, ou l'Orpheline bourgeoise, sous le titre de Zoé, ou la pauvre Petite (58) : et pas un de ces Messieurs ne m'envoie un billet de parterre !..... Quelle ingratitude !


Nous donnons ci-dessous quelques reproductions des titres et gravures qui ornent cette édition rare.





L'exemplaire que nous possédons actuellement a été relié sur brochure. Il se présente habillé d'une demi-reliure à petits coins, maroquin vert sombre avec grecque dorée encadrant les plats. Cet exemplaire a été vendu en 1959 (Drouot, Paris, Giraud-Badin) et est présenté comme suit : "Exemplaire relié sur brochure, avec les figures avant la lettre, dans une jolie imitation de reliure ancienne." Nous donnons ci-dessous quelques photographies de cet exemplaire. S'il s'agit d'une imitation de reliure époque Empire, et il nous est très difficile d'être affirmatif, cette imitation est parfaite et n'a pu être effectuée qu'au plus tard dans le dernier quart du XIXe siècle (ca 1875-1880).






Photographies Bertrand Hugonnard-Roche | Librairie L'amour qui bouquine | mars 2024



Publié par Bertrand Hugonnard-Roche,

le 27 mars 2024

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