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LE LIVRE, Essai de rimes lointaines, par Paul Vérola, poème dédié à Octave Uzanne (1893)



Nous venons de tomber sur ce poème signé Paul Vérola (1863-1931) et dédié à Octave Uzanne (1851-1931). Ces quelques strophes rimées consacrées au Livre, cet ami qui ne change jamais, ont été publiées dans un volume aujourd'hui oublié de tous, à savoir les Annales littéraires de la société des Bibliophiles Contemporains pour l'année 1892 (publiées en mars 1893). Ressuscitons donc pour quelques instants cette jolie poésie offerte à Octave Uzanne, Président fondateur de ladite société de bibliophiles. Et comme c'est à propos de l'amour des livres, du Livre immortel, de l'importance des livres, ce n'est pas inutile de faire ressurgir ici un tel morceau de littérature perdue dans l'oubli général. Hasards du calendrier et des aléas de la vie, Paul Vérola et Octave Uzanne sont morts la même année (1931) à quelques mois d'intervalles. Paul Vérola n'avait ici pas encore tout à fait 30 ans. Nous ne savons pas à ce jour la teneur des liens qui unirent Paul Vérola et Octave Uzanne.

La voici donc en images et en version texte. Bonne lecture à tous.

Bertrand Hugonnard-Roche


LE LIVRE Essai de rimes lointaines ______


A Octave Uzanne.


Sans clarté, dans la nuit profonde,

Les paysages les plus beaux

Ne sont, pour le regard de l'homme,

Qu'un trou vide comme la mort.

Aussi, quand nul œil ne les sonde,

Chaque livre est un vain tombeau

Où dort d'un léthargique somme

Une âme qui peut vivre encor.


Mais dès qu'apparaît l'aube claire,

Prés verts et bois mystérieux,

Nappes d'eau, radieux nuages,

Tout fleurit dans les yeux des humains ;

Aussi, dès qu'une âme l'éclaire,

Le livre surgit, glorieux,

Et de chacune de ses pages

Se dressent des âmes, soudain,

L'une est gaie et l'autre est morose,

L'une vous traine sur le sol,

L'autre, du monde vous délivre

Et vous fait planer sur les mers ;

Mais qu'elles soient la morne prose

Ou bien les vers au large vol,

Toutes veulent jaillir du livre

Et faire encor vibrer des nerfs.


Sous les cyprès des cimetières

Les corps, étendus pour toujours,

Ne sont plus qu'une écorce immonde

Que rien ne pourra réveiller :

Ouvrez, interrogez les bières ;

Inondez-les d'air et de jour :

En est-il une qui réponde ?

Sur elles, à quoi bon prier ?


Quoi ? l'Etre, sorti du stuaire (*)

Nous fait signe qu'il est là-bas,

Et nous nous attachons aux hardes

Dont il vient de se dépouiller ?

O livre, divin sanctuaire,

Cœur immortel qui toujours bats,

C'est vers toi qu'il faut qu'on regarde,

Sur toi qu'il faut s'agenouiller !


Sur toi, l'essence de nos âmes,

Sur toi, l'essence de nos cœurs,

Sur toi qui, pour tout jamais, graves

Les instants aux traits fugitifs,

L'arôme dont nous nous grisâmes,

L'espoir aux coups d'ailes vainqueurs,

Sur toi, front souriant ou grave,

Œil enthousiaste ou craintif !

Mieux que ceux qui vont à l'église

Prier pour le repos des morts ;

Mieux que les embaumeurs antiques

Eternisant de viles chairs,

Sont religieux ceux qui lisent,

Qui font l'aumône de leur corps

A ces milliers d'âmes mystiques

Qu'ils ressuscitent dans leurs nerfs.


Paul Vérola.




(*) pour Suaire. Erreur typographique.




Extrait fac-similé photo des Annales littéraires et administratives des

Bibliophiles Contemporains. Paris, Pour les membres de l'Académie des Beaux Livres, 1893

Achevé d'imprimer le 4 mars 1893. Tirage à 200 exemplaires.

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