Considérations sur quelques livres de luxe. Bibliophilie rétrospective.


Les grands boulevards peints par Gustave Caillebote (1848-1894). © Gustave Caillebote

Voici un petit texte que j'ai croisé par hasard, je vous le livre in extenso : "Un libraire très voisin du boulevard, et qui pâtit douloureusement de l'indifférence des nouveaux bibliophiles à son égard, prétend, m'assure-t-on, que je sonne la cloche afin que les livres ne se vendent plus ; ce bibliopole, en mal d'éditions inécoulées, se trompe et je ne conçois pas des machinations aussi suicidatoires. Il me semble, toutefois, et les amateurs artistes seront de mon avis, que la librairie de luxe doit être relévée de son abaissante routine, de son écoeurante monotonie, et qu'il est utile de sortir des eaux-fortes genre paroissien perpétrées par des prix de Rome, d'après de banaux illustrateurs, dont certains boutiquiers, éditeurs, tels que celui qui nous incrimine, ont vraiment trop saturé le public naïf, et de produire enfin des oeuvres originales en communion avec le goût moderne. Or, comme l'édition de luxe à base d'eaux-fortes courantes ne réclame d'un publicateur ni science, ni recherche, ni art, tels de ces messieurs dépourvus de ces essentielles qualités sont navrés d'avoir à y renoncer et affirment que les bibliophiles sont ennemis des nouveautés. Réclamons-leur donc, de bon gré ou de force, des livres qui demandent de l'ingéniosité et des vertus de mise en page et d'essais de couleur, des estampes de peintres-graveurs ; réclamons-leur des combinaisons nouvelles inédites et montrant un goût d'art, et croyez bien que ces éditeurs en déroute s'évanouiront bien vite, désormais incapables et sans mission. C'est pour eux que nous sonnons la cloche d'alarme ; les temps sont révolus, ils sont enrichis dans une médiocre industrie ; qu'ils se retirent donc bedonnants et satisfaits sans charger davantage le marché de leur prétentieuse pacotille. Ils ont fait du négoce ; il ont récolté de l'argent : qu'ils quittent la place. Désormais, espérons-le, on exigera davantage des publicateurs de livres de luxe, et que ce soit sur la rive droite ou la rive gauche de la Seine, un temps est proche où les non-valeurs n'auront plus cours. Je sais bien que les imbéciles, les ignorants et les gens de mauvais goût seront toujours en majorité, mais je ne veux pas croire que la bibliophilie ne soit qu'une réduction de la société ; j'aimerais à y voir une élite, c'est pourquoi je lutterai sans cesse contre tous les camelots du temple." Qui a bien pu écrire ces lignes à demi prophétiques et à demi pamphlétaires ? A quelle époque ? Dans quel livre ou quelle revue ? De quel libraire "très voisin du boulevard" est-il question ici à votre avis ? A vous de deviner(*). Essayez de vous fier à votre "nez" de bibliophile plutôt qu'à votre "Google books" préféré... même si vous ne trouvez pas la bonne réponse, c'est toujours plus amusant pour les lecteurs de lire vos hypothèses sur le sujet. Je donnerai bien évidemment la réponse à cette insoutenable énigme dans quelques heures. Bonne soirée, Bertrand (*) Réponse à la devinette : Ce petit texte se trouve dans le deuxième tome de la revue intitulée "L'art et l'idée, revue contemporaine du dilettantisme littéraire et de la curiosité" publiée par Octave Uzanne. Juillet à décembre 1892. Revue de luxe publiée à Paris par l'Ancienne Maison Quantin, 7, rue Saint-Benoît. La Direction est assurée par Octave Uzanne, au 17, quai Voltaire (adresse personnelle d'Octave Uzanne à cette date). L'article en question se trouve aux pages 245-246. De quel libraire "voisin du boulevard" Uzanne parle-t-il en s'opposant à cette "écoeurante monotonie", cette "abaissante routine" ?? Sans certitude aucune, il apparait de manière assez évidente qu'il s'adresse ainsi aux éditeurs qui emploient essentiellement l'eau-forte comme illustration. Les candidats possibles sont alors les D. Jouaust, les Léon Conquet. Je penche personnellement pour la librairie de Léon Conquet. Pourquoi ? Tout simplement parce que la librairie Conquet était la librairie de la société des "Amis des livres" présidée par Eugène Paillet, société de Bibliophile directement en concurrence avec "les Bibliophiles Contemporains" présidée par Octave Uzanne. Animosités réciproques et querelles de clochés ! Uzanne, comme on l'a vu dans d'autres articles publiés sur le Bibliomane moderne, avait son ego haut perché ! Il est amusant de constater cependant qu'en 1892, année de publication de l'Art et l'idée, on trouve Octave Uzanne en tant que membre titulaire de la Société des Amis des Livres ...

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